La sécurité internationale en 2018

Désoccidentalisatisée, désordonnée, désinformée : où en est la sécurité internationale en 2018 ?

Par Julien Tourreille

Directeur- exécutif du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale

À retenir :

·      4e édition du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale, 3 & 4 mai 2018, Montréal : 2 jours de débats, de réflexions, et de réseautage.

·      Cinq thèmes au cœur des discussions : la « désoccidentalisation » du monde, la lutte contre le terrorisme islamiste, la vulnérabilité face à la désinformation, la relation à bâtir avec Washington et les perspectives de succès du multilatéralisme, notamment du G7.

·      Un mois avant le G7 de Charlevoix, le Forum sera un rendez-vous incontournable pour faire le point sur les enjeux de sécurité internationale.

 

Intitulée « L’effet Trump sur la géopolitique internationale », la 4e édition du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale se penchera sur les enjeux de sécurité les plus pressants de l’heure. Bien que ceux-ci aient toujours été complexes et multiples, les agissements et l’imprévisibilité du président américain semblent fragiliser l’architecture mise en place au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale sous l’égide même des États-Unis pour faire face à ces enjeux.

Les controverses et inquiétudes étant nombreuses depuis que Donald Trump occupe la Maison-Blanche, cette 4e édition du Forum sera donc consacrée à la tension entre enjeux globaux de sécurité et les conséquences provoquées par ce que pourrait être une abdication par les États-Unis de leurs responsabilités sur la scène mondiale ou une redéfinition de l’hégémonie américaine dans le domaine de la sécurité. Cinq thèmes principaux ont ainsi été retenus: la « désoccidentalisation » des relations internationales, l’efficacité de la réponse militaire dans la lutte contre le terrorisme islamiste, les opérations de propagande et de désinformation, la relation à adopter avec l’administration Trump, et les perspectives de succès du multilatéralisme, notamment de la « diplomatie des sommets » tels le G7 qui aura lieu à Charlevoix un mois après le Forum.

Les thèmes de la 4e édition

Premièrement, la crise financière de 2007–2008 a accéléré le déclin de l’Occident et l’émergence de l’Asie, tout particulièrement de la Chine, comme centre de gravité des relations internationales. Ce basculement du monde, plus ou moins voulu et accepté par les puissances occidentales, a ouvert de formidables perspectives de croissance économique, mais comporte également des risques de conflits majeurs, que ce soit entre grandes puissances rivales, ou au sein de l’espace asiatique qui reste marqué par des inimitiés et des tensions vives entre acteurs régionaux. Le monde issu de 1945 est-il en voie de recomposition ou de disparition ? Faut-il « désoccidentaliser » le monde pour préserver la sécurité internationale ? Des puissances moyennes telles que le Canada et l’Union européenne peuvent-elles contribuer à une intégration harmonieuse de nouveaux acteurs sur la scène internationale et ainsi maintenir la paix et la prospérité ?

Deuxièmement, ce déplacement accéléré du centre de gravité des relations internationales ne saurait faire oublier une menace persistante et significative à la sécurité : le terrorisme islamiste. Les États-Unis depuis le 11 septembre 2001 et les États européens frappés par ce fléau au cours des dernières années ont largement privilégié une réponse militaire et sécuritaire. Cette approche a permis d’affaiblir Al-Qaïda, l’organisation maître d’œuvre des attentats de New York et Washington. Après des années d’efforts acharnés, l’État islamique (EI) qui avait annoncé en juin 2014 l’avènement d’un « Califat » sur des territoires conquis en Irak et en Syrie, s’essouffle. Ces succès militaires contre Al-Qaïda et l’EI ne sont-ils cependant pas que des victoires à la Pyrrhus tant les racines de l’islamisme radical sont encore présentes au Moyen-Orient et dans bien des pays occidentaux incapables de relever le défi de l’intégration pleine et entière de leurs populations de confession musulmane ? L’Occident s’est-il vraiment doté des moyens et des stratégies pour gagner la guerre contre le terrorisme islamiste ?

Troisièmement, si le terrorisme constitue un risque sérieux pour les pays occidentaux, la crise ukrainienne et l’annexion subséquente de la Crimée par la Russie en 2014 ont mis en évidence la menace grandissante que représente la maitrise de plus en plus affinée de la guerre dite « hybride », c’est-à-dire reposant sur une stratégie combinant à la fois des moyens militaires et non militaires (influence, désinformation, attaques contre les réseaux de communication, etc.). Cette guerre « hybride » se manifeste notamment par les risques accrus de cyberattaques contre les démocraties, une tendance nouvelle et marquante sur le plan stratégique comme l’ont bien démontré les attaques russes lors des élections américaines de 2016. Les réponses traditionnelles à ces menaces, par exemple le déploiement de troupes et de matériel comme l’a fait l’OTAN en Pologne et dans les pays Baltes pour dissuader la Russie, ne semblent pas adéquates. Appuyées par l’Union européenne et l’OTAN, les autorités finlandaises ont donc décidé à l’automne 2016 de créer un centre européen d’excellence de lutte contre les menaces hybrides, opérationnel depuis octobre 2017. Quels sont les acteurs capables de mener des opérations de guerre « hybride », notamment des cyberattaques contre les démocraties ? Quelles sont les stratégies à développer et mettre en œuvre pour les contrer ? Assiste-t-on à une guerre sans coup de feu ? Peut-elle dégénérer en conflit ouvert ?

Quatrièmement, les États-Unis ont été les principaux artisans et bâtisseurs d’un ordre international libéral au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. La conception libérale de l’ordre international ayant survécu durant la guerre froide n’a pas été remise en question à la fin de celle-ci. Les États-Unis ont été indiscutablement garants et largement bénéficiaires de cette configuration du système international, à tel point que, pendant sept décennies, les présidents (républicains comme démocrates) ont eu pour objectif central en politique étrangère de la préserver. Or, les piliers que sont d’une part la sécurité collective (incarnée par les institutions internationales de sécurité comme l’ONU) et d’autre part l’ouverture des échanges économiques et commerciaux (instaurant une période remarquable de prospérité et d’absence de conflit majeur armé entre grandes puissances), sont grandement fragilisés par la politique étrangère du président Trump. Ouvertement hostile à l’ordre international libéral, il semble s’être résolument engagé dans un processus de démantèlement de celui-ci au nom d’un souverainisme et d’un nationalisme exacerbés symbolisés par son adage « l’Amérique d’abord » (America First). Que faire face à un tel séisme qui menace les fondements de la stabilité et de la prospérité internationale ? Quelle relation entretenir avec le président Trump ? Quelles sont les stratégies à mettre en œuvre pour amadouer, convaincre, ou contraindre l’hôte de la Maison-Blanche à ne pas retirer son pays des affaires du monde ?

Enfin, cinquièmement, la 4e édition du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale se déroulera environ un mois avant la tenue du G7 à Charlevoix. Alors que Washington et ses principaux alliés ne paraissent pas en ce moment partager la même vision des vertus du libre-échange, ni privilégier les mêmes moyens pour résoudre des enjeux de sécurité majeurs (tels que le nucléaire iranien et la menace nord-coréenne), il apparaît opportun de mieux comprendre le fonctionnement de ce club multilatéraliste «par excellence», réunissant sept des principales puissances économiques mondiales, et de quelle manière il influe sur la définition de l’agenda de sécurité. En fait, le G7 est une excellente illustration des défis qui guettent le multilatéralisme et des débats sur les effets présumés structurants que le multilatéralisme aurait sur la politique étrangère des États. Cet effet est-il démontrable dans la « diplomatie des sommets », notamment dans le cas du G7 ? Quelles sont à cet égard la portée et la signification des déclarations communes émises à la fin de tels sommets ? Quelle est l’influence des facteurs matériels et idéels (en particulier ceux associés à la politique extérieure américaine) dans l’établissement de l’ordre du jour de ces sommets, comme peut l’illustrer celui du G7 ?

Une 4e édition bonifiée

Fruit d’une coopération novatrice entre la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), et les Hautes études internationales de l’Université Laval (HEI), le Forum St-Laurent sur la sécurité internationale a pour objectif de favoriser les échanges de haut niveau et de contribuer au rayonnement du Québec et du Canada dans le domaine de la réflexion stratégique francophone.

La 4e édition du Forum aura lieu les 3 et 4 mai 2018 à Montréal. Des activités réparties sur deux jours (contre une journée pour les trois premières éditions) et une alternance de formats (grande conférence d’ouverture, panels, débats, table-ronde, déjeuner-réseautage) favoriseront le dynamisme, l’implication des participants et la richesse des discussions les 3 et 4 mai prochains. D’ici là, nous vous proposerons une série d’analyses présentant chacun des thèmes retenus et permettant aux futurs participants d’amorcer leur réflexion. Première de la série, cette synthèse constitue une introduction générale.

 

Pour aller plus loin :

·      ARAUD, Gérard. 2014. « Le monde à la recherche d’un ordre », Esprit, n° 407 (août – septembre)

·      BADIE, Bertrand. 2016. Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur « l’ordre international », La Découverte, Paris

·      COHEN, Eliot. 2017. « Is Trump ending the American Era? », The Atlantic (octobre)

·      IKENBERRY, John G. 2017. « The Plot Against American Foreign Policy. Can the Liberal Order Survive? ». Foreign Affairs, vol. 96, n°3 (mai – juin), pp. 2-9